Interview de Jeytall

Autoportrait photographique de Jeytall.

Travaillant uniquement à l’argentique et ne retouchant aucune de ses photographies, Jeytall s’intéresse au nu masculin et le réinvente. C’est pour notre plus grand plaisir que le jeune photographe a accepté de participer à Objectif Nu et de se prêter au jeu de cette interview en répondant à nos questions.

« La photo c’est voler ce que l’on voit tous, sans le regarder. Voilà sûrement ce qui pourrait résumer mon travail. »

Jeytall

Objectif Nu – Depuis quand pratiques-tu l’art de la photographie ?

Jeytall – J’ai toujours vu mes parents prendre des photos au quotidien comme pendant les voyages. Très vite, c’est moi qui prenais les photos et j’ai eu mon propre appareil (celui de mes parents quand ils ont changé de modèle) vers mes 10 ans. Très vite, j’ai photographié le chat, le chien, mes parents, et des tas de choses comme des couchers de soleil ou les arbres. 

J’attendais avec impatience les conseils et les félicitations du photographe du laboratoire qui s’occupait de développer nos photos. 

C’est lui qui m’a donné mes premiers conseils et notions de photographie. Et mes parents, qui n’étaient pas du tout sensibles à l’art, n’avaient pas forcément l’œil pour donner un avis ; j’étais fier d’avoir le soutien de ce professionnel. 

Pourquoi avoir choisi les corps nus en particulier ? 

J’étais à l’école des beaux-arts de ma ville dès la 4ème et après avoir dessiné des pinces à linge, des nœuds de filets de tennis et des tas de choses qui me semblaient, à l’époque, inutiles, j’ai découvert les cours de dessin de nu dès la seconde. 

A 15 ans donc, je dessinais tous les mercredis des corps nus qui étaient devant moi et qui ne choquaient personne.

Jean-Baptiste (Jeunesse avec un bélier), Caravage (1602).
Musées Capitolins, Rome.

C’est à cette époque-là que j’ai découvert non seulement le corps nu des autres, mais aussi, la beauté de la lumière sur ces corps. Une révélation. 

Plus tard dans l’année, j’ai découvert la peinture et le Caravage. Je pense que le mélange s’est fait à ce moment-là et depuis, même si je ne recherche rien de particulier, je suis très sensible à la lumière sur les corps et je ne m’en lasse pas ; c’est infini. 

Comment définis-tu ton travail ?

C’est difficile. Disons que je fais de l’image presque banale avec des angles que l’on ne prend peut-être pas souvent le temps d’observer. 

Et le tout, en argentique à 100% du temps, sans recadrage ni retouche. Le rendu a toujours quelque chose de particulier apporté par l’argentique ; j’adore. 

Quelles sont tes influences et inspirations artistiques ? 

Honnêtement, aucune. Je ne regarde pas le travail des photographes mais je suis un grand fan de peinture, des peintres, des dessinateurs ; ils me fascinent.

Faire autant de belles choses rien qu’avec leurs doigts et leur patience ; c’est un vrai don que j’aimerais tant avoir. 

La photo c’est voler ce que l’on voit tous, sans le regarder. Voilà sûrement ce qui pourrait résumer mon travail. 

Quel est ton processus créatif lors des séances ?

J’avoue que je ne me pose pas de questions, la sensibilité fait la chose. J’aime cependant avoir une sorte de désir pour le modèle. Quand on est à 10 cm d’une nuque ou d’un dos, il serait inimaginable de faire des photos sensuelles ou “belles” si on n’a pas de désir. 

Je ne parle pas sexuellement, mais je reste persuadé qu’il faut une alchimie entre le modèle et le photographe pour que quelque chose s’en dégage. 

Photographie issue de sa série « Sous les toits« . Jeytall.

Comment choisis-tu tes modèles ? Acceptent-ils tous de montrer leur visage ?

Je ne choisis pas vraiment mes modèles puisque tout se passe selon un feeling. J’ai parfois très envie de photographier quelqu’un qui m’inspire, que je trouve intéressant mais la personne ne veut pas. Parfois on vient me demander mais je ne le sens pas. Donc pour que ça fonctionne, il faut du dialogue. 

Dans l’ensemble j’ai de la chance car mes photos parlent pour moi et les personnes que je contacte sont rapidement partantes quand elles voient les quelques photos que je montre. Il faut rassurer les gens et leur expliquer. 

De toute façon, il ne faut jamais insister sinon le rendu sera moins bon. 

Quant à leur visage, c’est souvent moi qui ne le prends pas en photo. Le corps me plait énormément et je pense qu’il se suffit à lui-même. Le visage fait plutôt partie du portrait et alors là, c’est une démarche différente et complexe que je n’ai pas vraiment exploitée. 

Quelle est l’étape que tu préfères dans la réalisation d’un shoot et pourquoi ?

J’adore quand quelqu’un qui n’a jamais posé ou très très peu me dit oui. C’est une marque énorme de confiance et j’en suis toujours surpris. 

J’aime aussi prendre des photos ; tout simplement. Cadrer, observer, trouver l’endroit où faire le point et déclencher. 

Et l’étape que je préfère (même si c’est après la séance), c’est le moment où je vais récupérer les développements des photos. Magique ; j’ai 15 ans à nouveau. 

Pour tes photos tu préfères : Noir et blanc ou couleur et pourquoi ? Photographier à l’intérieur ou à l’extérieur et pourquoi ?   

J’ai une passion pour le noir et blanc ; depuis très longtemps. C’est beau, propre, sensuel et très énigmatique. J’ai longtemps refusé de faire de la couleur avant de changer d’avis.  

Attention, par contre, pour moi, le noir et blanc se fait en noir et blanc et je ne comprends pas ceux/celles qui font du numérique en couleur et convertissent ensuite en noir et blanc.

Jeytall.

« J’ai une passion pour le noir et blanc ; depuis très longtemps. C’est beau, propre, sensuel et très énigmatique. »

Pour le lieu, je photographie majoritairement en intérieur ; j’aime les deux, mais le nu est beaucoup plus difficile à réaliser dehors car je vis en ville et les températures ne sont jamais idéales à Paris. 

J’ai quand même fait de superbes photos à Hyères, sur le toit de la Villa Noailles l’an dernier par 4 degrés Celsius. J’avoue que j’étais mal à l’aise pour mon modèle même si le rendu a été validé par tout le monde ; moi le premier. 

Quels sont tes projets artistiques futurs ?

Je ne prévois jamais rien ! Je fais tout selon mes envies à court terme. Là, j’ai très envie de faire une expo ; une expo physique. Mais les gens deviennent très inventifs et s’adaptent donc j’attends de voir ce que réserve 2021 à ce niveau-là.

Pourquoi as-tu décidé de participer au projet Objectif nu ?

J’aime l’idée de la diffusion d’œuvres et le côté digital, que je connais mal, est une chose idéale en ces temps complexes. 

Et puis le fait que le projet soit lancé et mené par des étudiants, c’est super ! On voit tellement d’expo initiées par les artistes eux-mêmes ou pas des galeries ; là, c’est un projet qui part de la base de la pyramide ; c’est très frais.

Et puis le sujet est parfait pour moi ; le nu, rien de mieux. 

Que souhaites-tu illustrer à travers tes photos ? / Souhaites-tu véhiculer un message ?

Je n’ai pas vraiment de message ; au contraire, j’aime l’idée que les gens soient libres d’interpréter, de percevoir, de juger. 

On nous demande toujours d’adhérer à une idée et on ne s’écoute presque plus ; c’est dommage. 

Moi je dis simplement “regardez et profitez de vos émotions”. 

Quel matériel as-tu utilisé pour la série de photos que tu souhaites partager avec nous ?

J’ai un seul appareil photo ; un Olympus de 1981 (si je ne me trompe pas d’année) et des pellicules argentiques que j’achète près de chez moi. Avec ça, je fais tout. 

Parfois, je travaille aussi avec mon polaroid et des appareils jetables (trop souvent sous-estimés). 

Je me suis offert un vieil Rolleiflex au printemps dernier ; j’ai hâte de vraiment l’utiliser et l’appréhender correctement. 

Peux-tu nous détailler tes choix artistiques ? (Accessoires, mise en scène, plans serrés etc…)

La question est vraiment dure car je n’analyse jamais ce que je fais ; c’est du domaine de la perception. Bien souvent, quand je photographie, je n’ai même pas vu à quoi ressemblait le lieu (l’appartement ou la maison du modèle) et j’adore ça. 

Ça maintient une certaine rigueur et une obligation de ne pas rester dans le confort. Donc tout se fait sur le moment quand je découvre la peau du modèle et le lieu où il se trouve. J’adore les surprises. 

Il m’arrive parfois de vouloir inclure quelques objets (j’ai utilisé des miroirs ou des bibelots) mais c’est souvent choisi au dernier moment. 

Je me souviens d’avoir ramassé des fleurs tombées d’un arbre un jour en allant à une séance et j’ai demandé au modèle de les garder pour quelques photos ; ça m’a plu mais jamais je n’aurais réfléchi à organiser ça à l’avance. 

Photographie issue de la série « Love is a game« . Jeytall.

« Il m’arrive parfois de vouloir inclure quelques objets ».

Quant aux plans (serrés ou larges), c’est pareil, tout dépend du lieu, de la sensation que j’ai une fois en face de la personne. 

Je suis gémeaux, je change trop d’avis pour avoir un plan dans en tête avant les séances. 

FOCUS SUR SUJETS DE SOCIÉTÉ 

Objectif Nu – Comment ressens-tu la censure sur les réseaux ?

Jeytall – Des réseaux, je n’ai qu’Instagram. Je ne connais donc que leur censure. Mauvaise, injuste et non claire car j’en suis à mon troisième compte en trois ans alors que je vois depuis des années les mêmes comptes clairement porno diffuser sans aucun problème. 

Justement, c’est un problème. Je suis pour la censure à armes égales. Censurer c’est ne pas vouloir montrer, et j’entends ça complètement. Censurer une affiche devant une école maternelle ne me choque pas, mais alors je ne trouverais pas normal de la laisser devant d’autres écoles. 

Sur Instagram c’est pareil ; soit chaque téton et chaque poil pubien ou chaque fesse est censuré soit aucun. Mais ça ne peut pas être à la carte. Ça n’a aucun sens. 

Que penses-tu d’une plateforme non censurée uniquement réservée aux artistes ? 

Je l’attends depuis un bon moment mais c’est impossible je pense ; en tout cas sur la durée. Instagram n’était pas aussi coincé il y a quelques années. Mais se faire racheter par Facebook n’a rien arrangé. 

Je crois en la liberté mais désormais c’est la pub et le bien supposé qui priment. 

Donc un média gratuit, libre et qui vit sans contrainte, je n’y crois pas. 

J’attends….

Il nous reste les expos, les livres et les photos papier pour diffuser aux amateurs. La vraie question c’est de savoir si l’on souhaite montrer à un maximum de personnes mais qui ne sont pas intéressées plus que ça ou si on est ravi de montrer son travail à 10 personnes qui vont adhérer, aimer, et surement acheter une œuvre !

Van Gogh n’a rien vendu de son vivant ; il est désormais richement connu. 

Selon toi l’algorithme d’instagram est-il grossophobe ? 

Grossophobe ? Je ne sais pas, je pense que dès que l’on est censuré on a l’impression que c’est lié particulièrement à ce que l’on fait. 

Si on censure mon travail, le média est-il nudophobe ? Homophobe ? Argenticophobe ?

Tout est régi par la publicité et la nécessité de satisfaire le consommateur. Par peur d’en perdre, on lisse tout. 

Agis-tu en fonction de cet algorithme ? 

Je ne change rien ; je poste, je publie, je diffuse. Je n’ai pas la solution magique pour passer à travers la passoire. Mais il est clair que je ne publie que 20% de mon travail sur Instagram environ. 

Je suis beaucoup plus libre sur ma page web perso que sur insta ; c’est sûr. 

As-tu subi le ban ?

Troisième compte en trois ans ! Du jour au lendemain je me suis réveillé sans compte, sans moyen de le récupérer, sans explication. 

Contacter Insta est impossible car il n’y a aucun mail, aucun formulaire, rien. 

Barbara Butch a essayé, elle a réussi à obtenir un RDV avec Instagram France en début d’année ; elle-même avoue que malheureusement rien n’a vraiment changé depuis. 

Il faudrait lui demander mais j’ai bien peur que les artistes soient confondus avec les exhibitionnistes, les pervers, les dangereux. 

C’est dommage, et très dommageable. 

Voir Accusé de censure, Instagram améliore sa politique sur la nudité.

Ressens-tu cette censure dans la société en général ? 

La censure ? Quand tu vois Rihanna danser nue dans ses clips alors qu’à l’époque voir un sein était totalement interdit même le soir, je pense au contraire qu’on est beaucoup plus libre dans les médias, les clips, les affiches de pub. 

Le problème c’est que les gens vont de plus en plus loin et recherche le choc, l’interdiction. 

Un clip banni en TV a plus de chance de faire le buzz et de marcher que s’il est totalement accepté. 

Beaucoup de chanteuses basent leur carrière sur le nu et sur le buzz. Madonna en col roulé…. Personne n’en parlerait. 

Que penses-tu du body positive ? 

J’ai beaucoup de mal avec les concepts, les idées qui arrivent des states (États-Unis, NDLR) et qui deviennent très vite une norme que tous les artistes doivent soutenir sous peine d’être réac ou acculé du pire. 

Les corps doivent être libres et je ne pense pas qu’avoir des quotas fasse changer les choses ; être le gros, car il faut un gros, le super musclé car il faut un super musclé, le méga tatoué car il faut le méga tatoué, n’est pas la meilleure façon de se faire accepter. 

C’est comme s’il fallait un casting ultra parfait pour faire un film parfait ; c’est faux !

On a beau avoir toutes les couleurs dans l’arc en ciel, on a nos préférées et ce qui est bon c’est que chacun a les siennes.  Non ?

Que penses-tu de la représentation des corps dans la société, peut-on parler de diversité ? (Genre, l’âge, la couleur de peau etc…) 

La diversité est là depuis un moment ; on a tous les slogans Benetton en tête. Mais on voudrait que tout le monde accepte tout le monde quand le sport national est de critiquer les passants en terrasse. 

Un monde gentil et douillet n’existe pas. Il y a est il y aura de la critique ; jusqu’à la fin des temps.  Il faut éviter de tomber dans des croyances moyenâgeuses et respecter la différence même si c’est la peur qui parle souvent en premier mais je pense que la société est très diversifiée. Dans la vraie vie, dans une rame de métro par exemple, personne ne se ressemble (sauf dans le 16eme) ; donc oui, pour moi, la société est diversifiée. 

La vraie question est toujours la même ; est-ce que la diversité est présente dans les médias qui régissent nos options ; je ne suis pas sûr…. Là est le problème. 

Ce qui m’agace le plus ce sont les célébrités liftées, tirées, refaites, qui font croire que leur secret c’est de bien dormir et de mettre un peu de crème sur leur peau. Comment faire accepter la diversité quand tu entends ça en média toute la journée ? Pour moi c’est comme celui qui prend de la drogue (en soirée) mais qui ne mange que des produits bio en société ! Quelle blague !

Tant que l’on n’aura pas des personnes qui diffuseront dans les médias l’idée que vieillir c’est moche et pas drôle mais obligatoire, que grossir c’est chiant mais inévitable, que se sentir mal régulièrement est normal et que l’on va tous mourir un jour (lifté, ridé, jeune, très vieux, riche ou pauvre), la diversité ne pourra pas être réellement représentée dans les médias ; elle ne sera que fausse et choisie pour “plaire” au consommateur. Ça m’attriste.

Merci beaucoup Jeytall pour avoir pris le temps de répondre à nos questions. Nous pouvons dès aujourd’hui retrouver tes photographies sur lien site exposition jusqu’au dimanche 24 janvier.

Pour les plus curieux.ses qui désirent admirer ton travail, nous les invitons à consulter ton site internet.

Julien Le Gac

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